Humeur Bleue #16 : Précarité et créativité

« Je suis cool »

Quand on dit « je suis designer », « je suis styliste », on incarne une certaine idée du cool. En même temps, c’est difficile d’aller à l’encontre de cela, car c’est sûr que c’est plus sympa d’avoir un travail créatif, où on passe la plus grande partie du temps à s’inspirer, dessiner qu’un travail à la chaîne je le conçois. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que j’ai choisi cette voie là. Mais incarner le « cool » aux yeux des autres, cela a un prix. Car le travail créatif, je parle des stylistes mais cela peut concerner également bien d’autres milieux dans la création, est un des domaines les plus frappés par la précarité. Précarité et créativité sont intimement liés.

« J’ai de la chance d’être là »

Quand vous êtes créatifs, vous êtes en quelque sorte payé en « coolitude », en gloire. Le pire, c’est qu’on a l’impression que c’est normal parce qu’on nous fait sentir qu’on a de la chance d’être là. Vous savez, cette sensation que de toute façon vous n’êtes pas irremplaçable et qu’à peine parti vous serez remplacé? Ce moment où enchaîner les stages non payés devient la norme, parce que « voyons, c’est ta passion, pas besoin d’être payé quand on fait ce que l’on aime, et puis, regarde tout ce que tu apprends avec nous ». Hum oui, certes, en attendant, j’ai un loyer à payer.

« Tu n’es que styliste »

Évidemment, tous ne travaillent pas gratuitement, et encore heureux, ce n’est pas de l’esclavage moderne non plus. Mais je ne me souviens pas avoir déjà entendu un styliste dire qu’il avait un salaire de fou. Ça me rappelle même une connaissance qui, en demandant une augmentation, se l’est vue refusée car « bah voyons tu n’es qu’une styliste« . Le plus étrange dans tout ça est que dans la chaîne logique de la création, celui qui gagne le plus est celui au bout du process, le commercial, et celui qui gagne le moins est au point de départ puisque c’est le créateur. Mais sans l’invention, y aurait-il quelque chose à vendre? Le styliste ne mériterait-il pas un peu plus de considération?

Et en terme de stabilité?

Mais si, enfin, nous cessions de parler argent. Le créatif ne sait généralement pas trop de quoi sera fait son lendemain. Il enchaîne souvent les contrats sans avoir jamais la promesse de pouvoir un jour être stable. Il est souvent de commune mesure de changer de styliste tous les 6 mois, pour éviter que les créations ne se ressemblent trop. Bilan? Impossible d’avoir des projets. C’est l’incertitude au quotidien. Ce n’est plus seulement le travail qui est précaire mais la vie en elle-même.

Bilan

Alors, on attend quelque chose, mais on ne sait pas vraiment quoi. On travaille des heures et des heures, c’est rare qu’un créatif compte son temps puisque justement il est passionné, il s’investit. On espère, mais la plupart perdent espoir et bon nombre baissent les bras. Quand je regarde tous les gens que j’ai rencontré, au fil de mes études, de mes stages, je dirais qu’environ la moitié font aujourd’hui un tout autre métier. Pas forcément à cause de la précarité, mais combien ont dû faire face à la désillusion devant leur vie rêvée?

Je ne sais pas s’il y a une solution à ça, et surtout si c’est le moment pour que cela change. J’ai cependant tendance à penser que l’union fait la force et que peut être si tout le monde prend conscience du problème, les choses pourront alors changer.

Si cette problématique vous intéresse, je vous conseille de lire les travaux de Giulia Mensitieri, vous pouvez d’ailleurs retrouver un podcast de l’IFM ici où elle nous explique ses recherches autour de la question.

Et vous, qu’en pensez-vous?

A bientôt pour notre prochaine Humeur Bleue où promis je vous concocterai un sujet plus joyeux : dis-moi comment tu t’habilles je te dirai qui tu es! 😉 Alors si vous avez des anecdotes à me partager, n’hésitez pas à me contacter!

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12 réflexions au sujet de « Humeur Bleue #16 : Précarité et créativité »

  1. C’est vrai que je ne m’attendais pas du tout à ça au vu du travail, je croyais que le salaire était vraiment élevé parce que justement une création ça a du mérite. Moi qui voudrais me réorienter dans cette voie j’en viens à douter des métiers créatifs finalement et je trouve ça dommage que la société paie encore plus les gens qui finalement ne sont pas en charge de la création première

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  2. Coucou Manon, un billet d’humeur intéressant à lire et merci de l’avoir partagé !
    Ma petite nièce s’en envolé vers Paris pour percer dans le monde du stylisme, et malgré sa joie de partir , elle était assez angoissée sur l’avenir de ce métier qui la passionne.
    Moi je ne suis pas dans la mode, mais je crée des bijoux en pâte polymère et parfois je suis à 2 doigts de baisser les bras et de tout laisser tomber !!!
    Des bisous ma belle♥

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    1. Eh oui, pas que la mode mais toute activité créative peut se retrouver dans cet article… Aujourd’hui, il vaut mieux faire des métiers peu passionnants si on veut bien gagner sa vie.

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  3. Je crois qu’il devient en effet courageux que d’essayer de vivre de sa passion. Je le ressens un peu même si c’est dans un tout autre domaine et que dans ma branche il doit y avoir des moyens de gagner un peu plus tout en restant dans le milieu… Je te souhaite du courage alors 🙂
    Bises, Maricha.

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